Qu’est ce qu’un quinquennat normal ?

« Normal : adj. Qui correspond à la norme ». Qualificatif à la mode, tout devient normal. A quinquennat normal, Président de la République normal. Qu’est ce qu’un Président normal ? Qu’est ce qu’un quinquennat normal ? A l’inverse, en quoi les mandats présidentiels précédents étaient-ils anormaux ? Dans un sens un peu plus commun, l’adjectif « normal » pourrait être rapproché de « banal » au sens ou il s’agit d’être un Président qui ne fait pas de vague (le flou est conservé car il est intrinsèque au qualificatif). Finalement, à la question « ce quinquennat est-il normal ? », on ne peut que rechercher ce qui n’est pas normal…

L’élection présidentielle

En premier lieu, le Président actuel est issu d’une élection à trois tours. Aux deux tours exigés par la Constitution s’est ajouté un troisième tour sous forme de tour préliminaire : les primaires. François Hollande est le premier Président français à avoir été élu après avoir triomphé au cours d’une élection préliminaire. Phénomène connu et appliqué aux Etats-Unis, il se développe depuis quelques années en France. Ségolène Royale, candidate malheureuse à l’élection présidentielle en 2007, était déjà issue des primaires socialistes. Etant le premier candidat heureux de l’élection présidentielle à avoir connu un tour préliminaire, François Hollande ne peut à l’évidence pas être un Président normal.

En matière constitutionnelle stricto sensu, les conséquences de la tenue de primaires desquelles serait issu le futur Président de la République n’a que peu d’incidences. Cependant, en matière constitutionnelle lato sensu, cela induit un double phénomène : le renforcement politique du candidat élu pour représenter le parti et l’affaiblissement du parti. D’une part, le candidat élu ne peut que profiter de ce tour préliminaire en ce qu’il devient le candidat officiel, bénéficiant ainsi du soutien de tout le parti politique (ceci est toutefois contestable dans les faits). D’autre part, la tenue d’une élection nécessite une pluralité de candidats et que chacun d’eux se démarque de ses concurrents. La tenue de primaires entraine donc une division du parti sur le fond et sur la forme.

Le contexte politique des institutions

Ayant remporté les élections sénatoriales en septembre 2011, créant ainsi la première alternance au Sénat, et ayant remporté les élections législatives en juin 2012, le Parti Socialiste dispose de deux majorités. Rien de bien étrange puisque cette situation s’était déjà présentée au bénéfice du Général de Gaulle, de Jacques Chirac ou encore de Nicolas Sarkozy. Cependant, jamais un Président de la République issu d’un parti de gauche n’avait reçu le soutien des deux majorités parlementaires. Lorsque François Mitterrand fut élu en 1981 puis en 1988, le Sénat lui était opposé, jouant le rôle de contre-pouvoir.

Au-delà de cette nouveauté politique, il s’avère qu’il devient le monarque républicain, en ce qu’aucune institution ne peut plus prétendre au rang de contre-pouvoir. Cela signifie que les textes les plus importants ne rencontreront pas d’opposition suffisante pour être ralentis ou stoppés. Le Sénat, considéré comme bastion traditionnel de la droite durant la première alternance, agira envers le Gouvernement Ayrault comme il avait agit envers le Gouvernement Raffarin ou le Gouvernement Fillon. Les armes constitutionnelles lui permettant de ralentir la procédure législative seront utilisées par une opposition minoritaire, ce qui hypothèque grandement le succès de ces tentatives. Il n’y a là rien de normal pour un Président de la République issu du Parti Socialiste. Cependant, la Constitution ne prend pas en compte le bipartisme politique, elle n’est qu’un texte neutre relatif au partage et à l’exercice du pouvoir au sein de l’Etat, une structure sans couleur. Il n’y aurait alors rien d’anormal à ce que le chef de l’Etat dispose d’une majorité à l’Assemblée nationale et d’une majorité au Sénat.

Les relations au sein du pouvoir exécutif

Une fois élu, François Hollande a nommé un Premier ministre, Jean-Marc Ayrault. Celui-ci fut chargé de composer son Gouvernement (en accord avec le chef de l’Etat), dont les membres furent ensuite nommés par décret présidentiel. Il n’y a encore là rien d’anormal. Depuis l’entrée en fonction du nouveau personnel gouvernemental, le Président est apparu plus effacé que son prédécesseur vis-à-vis du Gouvernement. Présent surtout sur la scène internationale (réunions européennes et mondiales sur le thème de la crise économique et financière), le chef de l’Etat a été discret, laissant au Premier ministre la gestion des affaires courantes. Par exemple, il convient de relever que la discipline gouvernementale est assurée par le chef du Gouvernement, tout comme la gestion des dossiers délicats (les forages au large de la Guyane).

Il n’y a rien là toujours rien d’anormal. En fait, c’est ici que le Président est normal dans un quinquennat normal. Ce que François Hollande a tenu à souligner par cette expression, c’est qu’il n’entendait pas être aussi présent que son prédécesseur dans la politique intérieure. Néanmoins, « normal » est un qualificatif maladroit pour ne pas dire inexact. Il n’existe aucune norme en la matière et l’étude des mandats présidentiels de la Ve République ne nous en apprend pas plus. Depuis 1958, les chefs de l’Etat ont été perçus comme trop présents ou pas assez. En dehors du Général de Gaulle, de Valéry Giscard d’Estaing, de François Mitterrand ou de Nicolas Sarkozy, les hyper-Présidents, les Présidents omniprésents, certains chefs de l’Etat ont été plus discrets. Que ce soit le second mandat de François Mitterrand ou de Jacques Chirac, ce fut le Premier ministre qui était à la manœuvre. François Hollande n’inaugure donc pas un style présidentiel nouveau. En ce domaine, rien n’est normal ou anormal. Chaque Président imprime sa personnalité à la fonction qui l’occupe durant un quinquennat.

Ce quinquennat est-il normal ? Oui et non. Cela n’a pas de sens de poser la question ainsi. Ce quinquennat comporte de nombreuses similitudes avec les mandats précédents, et quelques innovations. Est-ce suffisant pour qualifier ce mandat présidentiel de normal ?



Catégories :Actualités, Sciences Politiques

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2 réponses

  1. Nous verrons dans cinq ans si ce quinquennat aura été normal !

    Je pense surtout que, par président normal, M. Hollande veut appuyer sur le fait que l’homme n’est pas auréolé par sa fonction, et qu’il doit se comporter comme tout citoyen. Sauf que, précisément, il ne le fait pas, et c’est bien normal (!). Selon moi, un président ne peut pas être normal. Il ne doit pas être normal. A cet égard, les images du Premier ministre prenant le métro à Marseille avait des allures de démagogie ultime, que je trouve singulièrement déplacées, quand on sait tous les moyens qui sont de toute façon mis en place pour le cas où il y aurait des difficultés (voiture prête et suivant le Premier ministre, gardes du corps multipliés… c’est comme le Falcon qui survole le train…).

    Par conséquent, l’étude du mot « normal » employé par M. Hollande pourrait être, outre cette analyse très pertinente d’un point de vue constitutionnel, réalisée d’un point de vue plus science-politiste. Notamment en comparant le comportement des hommes formant ce gouvernement (des hommes, et non de la fonction, car c’est de la fonction qu’il s’agit ici) avec d’autres hommes qui ont pu diriger notre pays et les autres, en voulant se fondre dans la population.

    Ça pourrait notamment être intéressant de voire en quoi cette image d’un Président « normal » rompt, selon moi, avec l’image de l’énarque, technicien inaccessible et issu d’une formation élitiste. Peut-être que des sociologues pourraient utilement intervenir ?

    En tout cas, merci pour cet article, très intéressant sur le plan constitutionnel, et sur les rapports de force somme toute assez classiques dans notre système constitutionnel.

    • Merci pour ce commentaire empli de bon sens.
      En effet, une analyse plus science-politiste ou même sociologique serait intéressante.
      En l’espèce, quelque soit l’angle choisi, le qualificiatif « normal » n’a pas de sens. Normal par rapport à qui? à quoi? S’il se réfère à un ancien Président, je ne crois pas qu’il souhaite ressembler à Jacques Chirac. S’il s’agit de François Mitterrand, Nicolas Sarkozy était plus proche de lui que notre actuel Président.
      S’il ne fait référence à aucun ancien Président, comment peut-il se qualifier de « normal »?
      Bref, comme vous le dites très bien, il semble en effet que cela ait un rôle plus pédagogique que constitutionnel.

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